Hier, à Medellin, je montrais du doigt un « moreno paisa sedentarus » qui ressemblait étrangement à notre «
euro yonqui migrantus ». Le conducteur qui m’avait gentiment partagé cet euro yonqui migrantus me grondait sur le champ : « on ne montre pas du doigt ! ». Mais qu’est ce que cette caricature, sinon montrer du doigt un groupe d’individus ridicules mais sympathiques, les touristes ?
À l’origine le stéréotype est un procédé d’imprimerie ou de graphisme obtenu par moulage et qui permet des impressions rapides ou bon marché d’un sujet (cliché ou copie). Il s’agit d’un procédé qui utilise les traits, que l’on retrouve aujourd’hui dans l’acceptation du terme en Sciences humaines et sociales: de « préconstruit », de la « répétition » et de la « fixité » (qui deviennent synonymes de « banalité » ou plus « vulgarité » et « bêtise » chez Barthes). Le stéréotype dépend toujours d’un cadre de référence commun, partagé et adopté sous vérification, par un groupe d’individus. En ce sens, en interculturalité, les stéréotypes, dans leur ensemble, disent plus de choses sur ceux qui l’émettent que sur celui qui en est la victime ou le bénéficiaire.
Y a-t-il de bons stéréotypes ? Voltaire nous disait que les bons stéréotypes « ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne ». Nous allons faire sur le champ une petite analyse raisonnée de la caricature de « Raeioul » et du cadre de référence : la page de flickr où apparaît la caricature, page où non moins de 45 personnes interviennent. C’est aussi ce qui me permet de classer ce Mono turista, « euro yonqui migrantus », de simple caricature à « stéréotype » : ce n’est plus une simple caricature dans le sens où elle associe la création d’une image par un designer à un texte (discours) et que cette création est enrichie collectivement par les commentaires et des signalements sur l’image. Image, qui est la représentation de leur réalité, mais image réductrice, monosémique (elle transmet un message unique), essentialiste (les attributs reflètent une essence du groupe) et discriminatoire (elle est liée au préjugé et au refus de la différence).
Évidemment, il y a à Medellin du tourisme sexuel et des touristes qui viennent pour se mettre un plein de schnouffe à bon marché. Mais alors que Medellin peine à se refaire une image de ville normale et se réjouit de voir revenir des touristes, pourquoi les caricaturer ainsi ? Je m’amuse avec cette rapide étude car je déteste les stéréotypes, cette tentative d’expliquer subjectivement ou arbitrairement la complexité du réel. Nos deux dictionnaires de références viennent ajouter aux traits cités plus haut, le trait de péjorativité aujourd’hui associé au terme stéréotype : « Opinion toute faite, réduisant les singularités » (Le Petit Robert) ; « formules banales, opinion dépourvue d’originalité » (Le Petit Larousse).
Malgré ces définitions de stéréotype, je dois reconnaître que je suis asez fan du nom scientifique: «
euro-yonqui migrantus ». Par contre le nom vulgaire « touriste blond » («
nombre vulgar: mono turista ») ouvre le bal des simplifications: tous les européen-ne-s seraient blond-e-s ; cette simplification cache mal un désir de blancheur/blondeur (désir que l’on remarque facilement au nombre de femmes teintes en blondes en Colombie). Cette valorisation du blond, du blanc, va avec un racisme latent en Colombie qui remonte à des temps anciens et dont
Juan José Nieto Gil a déjà été victime.
Raeioul, naïf, se plaint ensuite de la soi-disant différence de traitement entre les touristes et les natifs, différence dont nous parlons
ICI et qui n’a rien à voir avec la provenance géographique, sinon avec la provenance sociale. Un Colombien visiblement très riche sera très bien traité au Lebón, soyons-en sûrs. Mais Raeioul ne semble pas très conscient de la situation sociale colombienne et mondiale, il a sûrement trop les yeux rivés sur l’écran de son Mac book pro et le concert des Killers à Bogota à $ 300.000 (plus de 100 euros, hors ticket d’avion) que nombreux européens ne pourront jamais se payer ! En effet, pour nous la pauvreté n’est pas un mythe comme il l’affirme («
ver la pobreza de cerca y confirmar lo que para ellos es sólo un mito »), mais le mythe c’est bien le sien, que tous les touristes, tous les européens ont la vie facile (ils sont riches…), que la pauvreté les épargne (faux:
ICI et
LÀ) et que, par extension « c’est mieux là-bas ».
Là-bas… une réserve zoologique, vu les termes employés pour les touristes : « especie migrante, se teme que se estén reproduciendo, se alimenta, apareamiento, hembras locales, especímenes, los camarones (cela me rappelle les langoustes du Sector 9), camaroncín de piel rosada, lejos de ser una especie en extinción”. Rappelons-nous que de tels propos seraient punis en France par la Halde et étaient à l’origine de régimes de ségregation aux États Unis et d’apartheid en Afrique du Sud. Sans parler de la similitude avec les Nazis qui ont commencé par rendre responsables les juifs de maux injustifiés comme la crise économique. Ici les touristes seraient (comme Uribe), porteurs de la grippe porcine (“portador de virus porcino"). Évidemment c’est encore une blague…
Finalement, cette métaphore animale donne lieu à un déchargement de frustrations xénophobes qui s’expriment par des insultes “malditos inmigrantes", et des menaces “je propose qu’on commence la chasse" !!! (propongo que empiece la caceria!!!) et “on peut ouvrir un club de chasse" (“Se puede proponer un club de cacería). Cela pourrait être classé humour noir dans n’importe quel pays du monde où ce n’est pas condamné par la loi et où il n'y a pas eu, dans la réalité, des chasses, des pogroms, des massacres sur des critères de peau, d'appartenance à un groupe religieux, politique ou social. En Colombie ? Je ne sais pas...
Bref,
ta caricature,
Raeioul, elle est chouette, amusante. Remarquons le ! (je te conseille de faire de la modération sur flickr ou de réfléchir un peu, il ne faut pas faire fonctionner uniquement les crayons et les doigts, tu as aussi un cerveau Raeouil, ou...). C'est dommage, je suis sûr que tu n'as rien gagné à la
5 muestra mundial de caricatura y humorismo grafico al centro Colombo Americano : le discours qui accompagne ta jolie caricature et les commentaires qui vont dans le même sens sont très dérangeants. Ils vont complètement à l’encontre de l’amabilité légendaire (et vérifiée par mes soins) des colombiens et portent en eux tout simplement les vils attributs des racines du
racisme.
Un « mono europeo criticus ».